Hommage à Monsieur Baron*

Texte et recherche de Guy Côté

Toute société historique a besoin de bénévoles, de fait que seraient-elles sans ceux-ci ? Roger Baron savait cela et du début des années 80, jusqu’en 2010, la Société historique de la Côte-Nord a bénéficié de ses services, de son bénévolat, qui dans son cas allait plus loin que son implication au sein du C.A. de celle-ci. On a qu’à consulter l’énorme travail de traduction des journaux et autres papiers des Archives de la Compagnie de la Baie d’Hudson, qu’il nous a laissé. C’est toute une somme de données, en lien avec notre région, et un apport précieux pour notre Centre d’archives agréé de la Société historique de la Côte-Nord à Baie-Comeau. C’est qu’il aimait bien traduire de ces textes anglais concernant notre coin de pays, qui sont bien nombreux, et encore trop peu traduit. Bernard Landry, un membre bien actif au sein de la Société historique de la Côte-Nord, comme pour son village natal de Natashquan, le savait bien. Nombre de fois Monsieur Baron l’a aidé, comme appelé pour des textes à traduire, des ouvrages méconnus à lui traduire, qu’on avait pu découvrir. Nous croyons que l’article imprimé, comme les photographies qui l’accompagne, à l’image de ce travail plus qu’appréciable de bénévoles sont autant d’horizons pour apprécier notre histoire, particulièrement lorsque nous pouvons les partager à plus de monde. Merci à tous ces membres dans l’ombre de notre société historique, qui depuis près de 65 ans contribue à son rayonnement, comme à l’éducation des nord-côtiers.

Voyez donc ici le dernier travail de traduction que Roger Baron a exécuté, à l’hiver 2010, pour la Revue d’histoire de la Côte-Nord, et que des donnés incomplètes nous avait empêché de faire paraître l’an dernier.

* : Roger Baron est né à Cap-de la Madeleine, en 1923. Il s’installe à Baie-Comeau, avec ses parents, en 1936, y grandit, puis après des études à l’extérieur, revient à l’emploi de la Quebec North Shore Paper, toujours à Baie-Comeau, à la mi-vingtaine. Il y occupe des emplois d’arpenteur-géomètre et d’ingénieur forestier. Quelques années plus tard il fonde son propre bureau d’arpenteur, entreprise dans laquelle il travaillera jusqu’au moment de sa retraite. Son travail comme bénévole, au sein de la Société historique de la Côte-Nord débute dans les années 1980. En 1986 il s’intègre au CA à titre d’administrateur, puis durant quelques années au poste de secrétaire, ce jusqu’en 1996. Il quitte la région pour Québec où il décède le 8 juin 2010.


L’expérience Menier

«Traduction Menier’s Experiment»
Par: Henry Harrison Lewis

La France n’a jamais eu la main heureuse dans ses tentatives de colonisation dans divers pays du monde, mais certains de ses citoyens ont non seulement planté le tricolore à l’étranger, mais ont établi des colonies françaises dans des localités très pittoresques et dans des circonstances qui pourraient être qualifiées «d’opéra bouffe».

L’histoire de Monsieur Henri Menier et sa conquête d’Anticosti ressemble plus à un conte des temps de la «White Company» qu’à une réalisation des temps modernes. Elle revêt pour nous Nord-Américains, un intérêt particulier puisque l’entreprise de ce millionnaire français est implantée sur une partie de notre sol.

Henri Menier est le fabricant de chocolat dont les $43 000 000 proviennent de la manufacture et la vente d’un produit connu mondialement. Cette partie de son histoire ne nous concerne pas, mais il est intéressant de connaître la manière dont il fit l’acquisition de cette île située dans le Fleuve St-Laurent, et comment il a pu établir une entreprise commerciale qui peut servir de modèle à toute nation. Les faits relaté dans cet article sont le fruit d’une observation personnelle. J’ai visité l’Ile d’Anticosti à l’invitation de monsieur Menier et j’y ai passé un certain temps à étudier l’endroit et le système établi par celui-ci.

Il y a moins d’une décennie, le nom-même d’Anticosti était inconnu du roi du chocolat de Paris. Il avait déjà acheté des îles dans un but mercantile, mais le jour ou un certain Anglais dénommé Kendrick, pénétra dans son bureau et lui annonça qu’il avait une île à vendre contenant quelque 4 000 milles carrés, monsieur Menier aurait donné sa langue au chat si on lui avait demandé de situer cette île sur une carte.

Le rappel de l’interview est intéressant car il démontre bien les qualités que doit posséder un colonisateur qui réussit ses projets. Monsieur Menier était dans son bureau ce matin-là, de retour de son usine à Noisil, un village de cinq mille habitants dont tous dépendent de cette usine de chocolat. Quand M. Kendrick lui présenta sa carte, Menier lui accorda trois minutes.

«Que puis-je faire pour vous?» s’enquit-il.
«J’ai une île à vendre, monsieur» répondit Kendrick.
«Le nom ?»
«Anticosti.»
«Où est-elle située ?»

M. Kendrick décrivit la situation et émit des détails supplémentaires.

«Le prix ?» demanda Menier.
«Cent vingt-cinq mille dollars, monsieur.» répondit Kendrick.

Monsieur Menier avait payé trois fois ce montant pour un yacht à vapeur. Il avait donné des fêtes à Paris dont le coût équivalait ce prix. Ce montant était une bagatelle, même pas le revenu d’un mois, et tout ça pour la propriété absolue d’un territoire contenant plus de deux millions d’acres. C’état vraiment absurde.

«Le titre est clair» affirma Kendrick. «Nous pouvons le prouver depuis l’origine du titre par le Roi de France à Jolliet en 1627.»
«Pourquoi vendez-vous ?» demanda astucieusement Menier.

Nous y sommes obligés. Je suis le secrétaire d’une compagnie nommée Island of Anticosti Company Limited. Ma compagnie a acheté l’île en 1889 des propriétaires antérieurs qui n’avaient pas réussi à la faire fructifier et maintenant, nous voulons nous en débarrasser. Le prix est bas.»

Le prix était vraiment bas mais ce n’était pas dans les habitudes de Menier d’acheter un cheval ou une locomotive pour son chemin de fer privé sans investigation préalable. Il dit à Mr Kendrick de revenir dans dix jours et, comme celui-ci saluait en partant, il appuya sur un bureau fixé à son pupitre : «Trouvez-moi toute l’information que vous pouvez sur l’Ile d’Anticosti » ordonna-t-il à sa secrétaire confidentielle. «Communiquez avec Québec et Londres. Préparez-moi un rapport complet pour le 24 de ce mois.»

Le rapport fut présenté à monsieur Menier à la date prévue. Il y trouva des détails extrêmement intéressants. Il apprit qu’Anticosti est une masse immense de 136 milles de longueur par quelque 40 milles de largeur qui occupe une position stratégique à l’embouchure du St-Laurent, cette grande voie maritime de l’est du Canada. Ses plus proches voisins étant le Labrador, Terre-Neuve et Halifax, tous des synonymes d’ icebergs et de morne solitude.

Il apprît que Anticosti était une corruption de «Nanticostik», un mot indien signifiant «bon terrain de chasse à l’ours». De plus, il apprît que parmi les marins, cette île était connue sous le nom de «Cimetière des Marins» et «L’île des naufrages». Le rapport stipule aussi qu’en toute période de l’année les navigateurs prudents évitent ses parages à cause de son exposition et de ses rivages rocheux. Il lut avec un intérêt particulier que pendant plus de deux siècles ses côtes inhospitalières furent le cimetière de plusieurs vaisseaux et qu’en 1736, la frégate française «La Renommée» y fit naufrage entraînant dans la mort plusieurs de ses occupants. Il apprît aussi qu’en 1711, huit transports britanniques venus pour capturer Québec, firent naufrage sur ses côtes précipitant deux mille soldats dans la mort.

Toute cette information était certes intéressante, mais ce ne fut qu’après avoir lu la partie traitant de la valeur commerciale de l’île que Menier prit la décision d’acheter. Le rapport disait en partie : «Si des explorations étendues étaient conduites à Anticosti, suivies d’efforts proportionnés pour l’exploitation des ressources, des résultats similaires à ceux obtenus en Nouvelle-Écosse et à Terre-Neuve suivraient terre arable, autant que de mauvaise terre y serait trouvée. La première pourrait fournir tous les grains et légumes que l’on peut espérer voir croître dans ces contrées ainsi que de permettre l’élevage d’un grand nombre de bétail et de moutons. L’ile offre la possibilité d’exporter des fourrures, du poisson, de l’huile, du suif, du goudron, de la potasse, des produits laitiers. Ces activités fourniraient de l’emploi à une florissante population de pêcheurs, mécaniciens, marchands et agriculteurs. Bref, cette île, aujourd’hui ou demain, dans cette génération ou la suivante est destinée à devenir un jardin modèle du monde et d’une valeur immense. La Compagnie, les hommes, ou l’homme ayant l’opportunité d’en acquérir la propriété, aura la chance d’accomplir ce que Colomb a fait en 1492, ou ce que d’autres explorateurs ont fait depuis-découvrir un nouveau monde pour le bénéfice de l’humanité.»

Il n’y a pas de doute dans l’esprit de ceux qui savent, que cette dernière phrase a pesé lourd dans la décision de Menier. ««Découvrir un nouveau monde pour le bien de l’humanité» était exactement le sentiment qui l’animait. Il avait des ici. Une bonne proportion de idées concernant la conduite de communautés modèles et la meilleure manière d’en faire profiter ses concitoyens. À Noisil, il avait établi une communauté dont le fonctionnement s‘avérait fructueux. On y trouve des églises, des théâtres, des rues larges et bien entretenues, des beaux parcs, des boutiques, un chemin de fer et tout ce qu’on trouve dans une ville moderne. Il a bâti les églises, les théâtres, les rues, les parcs et les maisons lui appartiennent et les boutiques vendent ses produits. Tout est basé sur les plans qu’il a établi –on vit selon ses règles. Et les gens sont heureux.

Sa propre maison y est ainsi que le palais qu’habitait sa mère jusqu’à sa mort. Comme marque de respect, on a gardé à cette maison tout le personnel ainsi que les carrosses. Noisil est l’application du principe de Menier que le peuple de travailleurs serait plus heureux, si régi par des règles sûres et scientifiques. Son plan n’était pas socialiste, ni utopique, mais simplement établi d’après sa propre croyance.

Quoiqu’il fut ébloui par son plan, il ne conclut pas l’affaire tout de suite avec le secrétaire Anglais. Il délégua une commission de trois hommes et ce n’est qu’après avoir reçu un câble enthousiaste de la commission, qu’il remit à Kendrick la somme de $125 000 et devint ainsi le propriétaire d’un domaine assez grand et assez riche pour former un royaume.

Dès l’été suivant, Menier se rendit à Anticosti dans son yacht. Ce qu’il y trouva dépassait tout ce qu’il avait imaginé. Il vit de ses propres yeux que les valeurs commerciales étaient fondées et que l’industrie de la pêche, serait extrêmement profitable. Les forêts d’épinettes étaient assez étendues pour fournir les usines de pulpe du monde entier pendant longtemps. Le sol était en jachère et l’île facile d’accès sauf pour une courte période où les glaces l’emprisonnaient.

Il y avait cependant un point faible. Anticosti n’était pas totalement inhabitée. Dispersés le long de la côte subsistaient des petits regroupements de pêcheurs Anglais qui s’y étaient établis sans titre, particulièrement au petit havre de Fox Bay. Ces pêcheurs éprouvaient un ressentiment amer à la venue de ce Français, un étranger et refusèrent de se plier aux règles établies par celui-ci. Les troubles qui s’ensuivirent font partie de l’histoire. Les journaux des États-Unis et du Canada s’emparèrent de l’affaire et l’expulsion des colons de Fox Bay devint pratiquement une affaire internationale. Que Menier fut dans son droit était admis par ses plus radicaux opposants, et le sujet est maintenant oublié.

Les règlements auxquels les squatters s’objectaient étaient basés sur l’expérience et on se rend compte maintenant que leur application a été bénéfique pour l’occupation française de l’île. Le premier article des règlements stipule que personne ne peut y prendre résidence, entrer, commercer, exercer une profession quelconque sans avoir obtenu la permission de l’autorité en place à Anticosti. Cette règle était nécessaire à partir du principe qu’une personne a le droit de choisir ses voisins et de protéger les biens qui lui appartiennent.

Il y avait aussi d’autres règlements sagement conçus et basés sur des principes commerciaux sains. Par exemple, l’usage d’alcool et spiritueux et autres boissons fermentées est prohibé sur l’île. La possession d’armes à feu est prohibée sauf en certains cas où un permis peut-être émis par le gouverneur de l’île. Ce permis est révocable en tout temps. Le but de ce règlement est de prévenir la chasse au gibier et des animaux à fourrure.

Il est défendu de pêcher dans les rivières, lacs et étangs de l’île. Le droit de pêche en mer et de chasser le loup-marin est réservé et réglementé en vue d’assurer la survie des espèces.

L’appropriation de tout naufrage ou, généralement de tout animal qui pourrait être échoué sur la plage est défendu et, sauf en cas de naufrage ou de dégâts à un bateau, aucune embarcation ne peut décharger un cargo sur l’île sans la permission de l’administration. Les découvertes de minerais doivent être rapportées ainsi que les signes de déclenchement de maladies contagieuses. Tout nouvel arrivant sur l’île reçoit un vaccin qui est répété annuellement. Tous les ports de l’île sont soumis aux règles sanitaires internationales. Toute violation des règlements est cause de révocation du droit de séjour sur l’île. Nul n’est besoin d’une étude approfondie de ces règlements édictés par Menier pour constater la logique dans l’esprit du nouveau propriétaire de cette nouvelle colonie.

Il entreprit son travail de façon très systématique. Il plaça d’abord un groupe d’hommes à English Bay, ou pour l’appeler de son nouveau nom, Baie Ste-Claire, afin d’y ériger une toute nouvelle ville qui serait la capitale de l’île. Une église, une école, un édifice gouvernemental, un hôpital, des magasins et des résidences furent érigés. En quelques années, des dépenses dépassant $2 000 000 furent encourues.

Après que la colonie fut parfaitement établie, une petite armée d’hommes fut envoyée pour ouvrir l’intérieur de l’île, traçant et ouvrant des chemins, posant les bases d’une agriculture prospère. Cette armée d’hommes est encore à l’oeuvre.

Chaque détail est établi selon un système prédéfini. En agriculture, une ferme modèle a été établie dans le voisinage de la capitale et ensuite, six défrichements furent effectués à divers endroits de l’île pour y établir des fermes secondaires dirigées par un chef agriculteur aidé d’assistants qui préparent le sol selon les directives de monsieur Picard. Les résultats sont très prometteurs et des expériences portant sur diverses espèces démontrent que beaucoup de choses peuvent accomplies quand elles sont conduites de façon intelligente et scientifique.

Pour la conduite de son expérience sur l’île, Monsieur Menier a su s’entourer d’hommes d’une grande compétence. On y compte un gouverneur, aidé d’un assistant-gouverneur, un directeur des travaux publics qui supervise la construction des chemins, quais, maisons et tout ce qui se rattache à ce département. Un chef agriculteur, un chef des pêcheries, un chirurgien-chef qui est chargé de tout l’aspect sanitaire, un chef de la marine qui supervise tout ce qui a rapport à la flotte commerciale de l’administration.

Par expérience, Monsieur Menier a appris que les industries les plus importantes sont la pêche au homard et la pâte à papier. Les pêcheries de homard d’Anticosti sont réputées les plus profitables au monde. En saison, d’énormes quantités sont prises et sont maintenant mises en conserve sur l’île. Les conserveries près de Fox Bay ont été bâties selon des principes scientifiques et emploient plusieurs centaines de personnes des deux sexes.

Les immenses forêts d’épinette seront bientôt exploitées , l’intention de Menier étant de bâtir une grande usine de fabrication de pâte à papier et d’exporter le produit en Angleterre, en France et aux Etats-Unis. L’utilisation de plus en plus grande de papier, ajoutent une plus-value importante aux forêts d’Anticosti. D’un côté matériel, monsieur Menier n’a certes pas fait d’erreur en investissant $125 000 pour l’achat de cette île. On doit ajouter quelque 4 millions de dollars en investissements divers, chaque sou ayant été dépensé à bon escient selon le plan conçu par le grand maître. Il n’y a aucun doute que M. Menier de Paris a sauvé in immense territoire de la désolation pour le convertir en un centre de production intense représentant pour la civilisation un aboutissement heureux.

Il a fait plus. Il a démontré qu’il était possible de transplanter un certain nombre de ses concitoyens Français dans un pays lointain et, durant une partie de l’année, plutôt hostile et avec leur aide arriver à établir une communauté active et productive où plusieurs compagnies anglaises avaient failli auparavant.

Anticosti est chère au cœur de M. Menier. Il y vient chaque année prolongeant son séjour de plus en plus à chaque année. Il amène des amis sur son somptueux yacht et leur offre de pêcher et chasser dans des endroits qui feraient le bonheur des plus grands nemrods du monde.

Récemment, il a érigé à Baie Ste-Claire un magnifique manoir et l’on dit qu’il a personnellement supervisé la construction et dessiné la plupart des accessoires. Cette attention au détail est caractéristique de l’homme. Il est mécanicien-né, un électricien habile, et prend grand plaisir à expérimenter toutes sortes de nouvelles machines.

On dit de lui, qu’à l’âge de 19 ans, il délaissa les études pour prendre la succession de son père qui venait de décéder. Il prenait ainsi la commande d’un entreprise d’une valeur de cent millions de francs. À 20 ans, il avait maîtrisé les rouages de l’affaire, à 21 il avait commencé à agrandir l’usine, à 25 ans il avait pratiquement doublé la production à 35 ans, sa fortune personnelle se chiffrait à 200 millions de francs et à 45 ans, ce Français en qui étaient combinés un esprit scientifique et philosophique accompagné d’une grande sagacité commerciale acheta l’île d’Anticosti. L’expérience heureuse de monsieur Menier à Anticosti démontre clairement que la colonisation peut se faire autrement que par la baïonnette.

Cap-Rouge, le 1er décembre
2009-12-01
Roger Baron

Légendes des photos :

Page 731 : Sur le Savoy, un des vaisseaux de la flotte de bateaux-vapeur.
Page 732 : Un des squatters anglais qui furent évincés par M. Menier.
Page 733 : Des colons drainant des terrains marécageux. Près de Baie Ste-Claire.
Page 734 : Un vieux canon à Baie Ste-Claire. Ce canon, le seul sur l’île, est une relique du naufrage de vaisseaux anglais venus attaquer Québec en 1711.
Page 735 : Une chapelle primitive en plein air à l’intérieur de l’île.
Page 736 : Membres de l’administration. La femme en avant-plan est l’épouse du vice-gouverneur.
Page 737 : Monsieur Picard et ses enfants.

Détails des annotations au texte :

1 : Henri MENIER, le Roi du chocolat en France avait fait construire le Savoy, ce bateau-vapeur de 180 tonnes et de 125 pieds de long, dans les chantiers de Glasgow, en Écosse, spécifiquement pour sa propriété d’Anticosti. Il avait pour base le bassin Louise de Québec, face à des bureaux loués par les Menier pour leur compagnie de navigation qui deviendra l’Anticosti Shipping Co. Ce bateau opérera durant les années 1906 à 1926, avant d’être remplacé par un autre du nom de Fleurus. Pour en savoir plus consultez le livre de Donald MacKay : Le paradis retrouvé Anticosti, Éditions de La Presse, 1983 ou encore Lionel Lejeune : Époque des Menier à Anticosti 1895-1926, aux Éditions JML, 1987.

2 : Henri Menier et ses frères sont à la tête d’un empire industriel, bien connu pour son chocolat, mais touchant aussi le caoutchouc et le sucre. Depuis que son grand-père, Jean Antoine Brutus Menier, en 1825, a fait du chocolat un produit pharmaceutique, d’en diminuer de beaucoup le prix de vente, en investissant dans son développement, les Menier ont bien prospéré. Des usines, faubourgs industriels, dépôts, comptoirs de ventes et plantations ont été créés par eux, de part le monde, quand Henri Menier acquiert Anticosti en 1895. Voir le superbe livre de Gérard Messence et Bernard Logre: Chocolat Menier Évitez les contrefaçons!, édité en 2005 par E-T-A-I/Du May. Même s’il n’est pas disponible via les librairies québécoises, l’achat via internet en est aujourd’hui facilité, et il devrait trôner dans les bibliothèques de Baie-Comeau, de Sept-Iles ou d’ailleurs sur la Côte. D’ailleurs la bibliothèque de l’école Saint-Joseph de Port-Menier en possède un exemplaire dédicacé par ses auteurs…

3 : C’est lors d’un séjour à Anticosti, qu’ Henry Harrison Lewis, auteur américain, découvre matière à écrire cet article paru en 1905, dans la revue mensuelle World To-Day de Chicago. Il n’est pas le premier reporter à avoir foulé le sol anticostien, pour voir ce que les Menier ont fait de cette terre de désolation et de naufrageurs, comme le siècle précédent l’avait si souvent montré. Le tout premier américain à l’avoir décrit, était un journaliste du New York Herald, les tout derniers jours de juin 1896. Déjà connu pour ses romans d’aventures, H.H. Lewis voulu possiblement trouver matière à un futur roman, sinon à titre d’éditeur du The Popular Magazine, constater le développement moderne que connaissait l’île, en cet été 1903 où il y mit les pieds. Il aurait pu tout aussi bien publier son papier dans le très sérieux magazine Harper’s Weekly, pour lequel il collabora. Mes remerciements à Monsieur Peter GAGNÉ, archiviste au Musée de l’Amérique française, à Québec, pour m’avoir mis sur la piste de la source exacte de cet article, dont je n’avais que l’article original paginé, sans plus.

4 : Cette expression proviendrait d’un roman, titré The White Company, du créateur des célèbres personnages de détectives britanniques : Sherlock Holmes et son associé le Docteur Watson. Oui, ce livre de Conan Doyle, publié pour une première fois en 1891, a dû tomber sous les yeux de Henry Harrison Lewis, lui qui écrivit près d’une dizaine de roman d’aventures, entre 1901 et 1907, sur le continent américain, avant de se consacrer à quelques productions cinématographiques. Centerboard Jim or the Secret of the Sargasso Sea (1901); Sword an Pen or a Young War Correspondants Adventures (1902); The King of the Island or The Strange Fortunes of Ellis Kirk (1902), sont de ses premiers titres ayant paru. Ce dernier titre paru en 1902, pour l’avoir consulté, ne contient rien en rapport avec Anticosti.

5: À peu près la seule tache dans l’aventure anticostienne d’Henri Menier demeure cette éviction de pêcheurs terre-neuviens, depuis près de 25 ans établis à Fox Bay, dans la partie Est de l’Île. L’église méthodiste, comme la presse canadienne-anglaise s’en mêla, au point où le premier Ministre Laurier, à Ottawa, sinon le Foreign Office de Londres, dû aider Menier qui trouva mailles à partir avec tout ce monde. Tenant à ses droits de propriétaire, et des incompréhensions existant entre les 2 parties, il gagna tout de même sa cause en justice contre eux. Ils durent quitter l’Île à l’été 1901, amenés jusqu’en Alberta pour certains, peu d’eux migrant aux environs, sauf des familles STUBBERT, OSBORNE et ELLISON, qui s’installèrent à Kégaska, en Basse-Côte-Nord, ou à Havre-Saint-Pierre. Cette rare et exceptionnelle photographie de l’un de ceux-ci, doit être en lien avec cet homme, qui à l’été 1903, rencontra personnellement Henri MENIER, pour lui demander du travail. Georges MARTIN-ZÉDÉ, l’homme de confiance et administrateur d’Anticosti pour Menier, écrit sur cette demande, dans son agenda en date du 29 juillet 1903 : «(…) Repartis et mouillé à Baie Renard à 1h. Visite homarderie, donné ordres cesser fabrication. Embarqué 700 caisses environ. Vu Stubbert qui est venu à bord du Savoy demander du travail à M. Ménier ; pas de succès. (…) »

6 : Noisiel, et non Noisil, à quelques kilomètres au Nord de Paris, a été le siège de l’usine principale de la famille Menier, établi là depuis 1825, avec un pied à terre à Paris, comme plusieurs résidence de prestige, dans la même région de France, soit le département de Seine et Marne. Au tournant du 20ième siècle, c’est plus de 25 000 tonnes de chocolat par an que produisaient ceux-ci, avec différentes usines, à Noisiel, Londres et New-York. En plus de posséder des plantations de cacao au Nicaragua, comme des sucreries et dépots pour distribuer leurs célèbres chocolats. On voyait déjà la publicité de ceux-ci, à Montréal, en 1892, dans les dernières pages du journal Le Monde Illustré, indiquant leur disponibilité partout sur le continent américain. En 1914, au sommet de leur production, c’est entre 17 et 18 millions de kilos de chocolats qui étaient sorti de leurs usines. Depuis 1988, à la suite de différentes transactions, fusions commerciales, pour maintenir la marque, la marque Menier et ses recettes sont rachetés par la multinationale Nestlé. On voit encore de petites productions de ce fameux chocolat, par Nestlé, qui a restauré l’usine de Noisiel, pour en faire ses bureaux européens. Le gouvernement français en a aussi reconnu l’historique valeur en la désignant site patrimonial.

7. Ce lac, à l’origine portait le nom de lac Gamache, mais fut rebaptisé de Saint-Georges, en l’honneur de Georges Menier, neveu d’Henri et fils de Gaston, qui en découvrit l’existence en 1901, lors d’un premier séjour à Anticosti. Il apprécia bien cette attention de son oncle, ce qu’il fait remarque dans un récit de voyage dont le Musée d’Orsay, à Paris, possède copie. Ce lac Saint-Georges et son canal, encore existant, à l’intérieur même de ce qui allait devenir la seconde capital d’Anticosti, au temps des Menier, servit un temps pour contenir le bois de coupe, et son amené jusqu’à une usine le transformant. On parlait alors du Moulin des Écorceurs. Port-Menier est le seul village existant sur cette île aujourd’hui.

8. Le canon trônant dans la place centrale, dit Le carré français, de ce que fut l’unique village de Baie-Sainte-Claire, est un vestige d’un des bateaux de la flotte de Walker. Il vit de ses membres faire naufrage sur les côtes anticostiennes, près d’English Bay, cet endroit qui se vit rebaptisé par Henri Menier, du nom de Baie-Sainte-Claire, près de 200 ans après cet hiver de 1711. Il serait aujourd’hui localisé à Baie-Comeau, où la Société historique de la Côte-Nord en a hérité. Les bâtiments qu’on remarque sur cette même photographie sont, sur la gauche la maison du Gouverneur ou Vice-Gouverneur, où l’administrateur de l’île et sa famille demeuraient, sur la droite figure l’école de l’endroit, qui servit aussi de chapelle jusqu’en 1906.

9. L’administration Menier avait-elle pensée à tout ? On peut le penser, quand on voit cette photographie d’une chapelle en plein air, pensée et/ou payée par eux pour leurs employés. C’est qu’il faut savoir qu’en cette période de construction continuelle, entre 1896 et 1914, chaque année voyait en moyenne, au moins 200 travailleurs saisonniers s’installer à l’île. Des camps de travailleurs, au gré de chantiers divers en lien avec le développement soutenu dans le domaine des routes, de quai, de villages, de fermes, d’industrie de la pêche ou du bois, à différents endroits. Il était tout aussi particulier d’y découvrir que les prêtres étaient des salariés des Menier, tout comme la dime était inexistante. Et que dire du docteur, des vaccins, des médicaments tout aussi gratuits. Une île sans pareil au Québec !

10. Une des couleurs particulières de l’Anticosti de cette époque réside aussi dans l’origine et la qualité de ses administrateurs, en bonne partie européenne. Apparaissent ici, une partie de ceux-ci, avec au premier rang, en partant de la gauche, agenouillé, le Docteur Joseph Schmitt, aussi connu comme vétérinaire et naturaliste, qui établit un Musée dans un des locaux de l’hôpital de Baie-Sainte-Claire, puis la seconde épouse d’Alfred Malouin, Odile Ferland. Monsieur Malouin, gardien de phare anticostien, de la Pointe Ouest, allait devenir le 3ième « Gouverneur » de l’île à la mi-novembre de 1906. À l’arrière, toujours de gauche à droite, Georges Boulet, assistant du capitaine qui le suit : Jean-Baptiste Bélanger, capitaine du Savoy, sur lequel sont les gens de cette photographie. Suit sur sa gauche, Fernand Le Bailly, comptable, qui sera lié plus tard à la famille Comettant, enfin, un homme inconnu termine cette rangée, comme plusieurs qui le demeuront dans cette aventure unique de l’histoire d’Anticosti. Voyez les photographies et documents uniques du site internet www.comettant.com où figure certaines de ces personnes, sinon moult informations sur l’Anticoste des Menier, et surtout de son premier Gouverneur, Lucien-Oscar Comettant, qui transmis à ses descendants le goût de transmettre ce patrimoine irremplaçable.

11. Jean-Marie Picard, fut Chef de culture d’Anticosti, de 1896 à 1905. Il avait auparavant accumulé maintes expériences internationales, comme travailleur agricole, notamment au Congo français, après de bonnes études en France, comme plusieurs travailleurs européens engagés par Menier. De fait, c’est le poste qui s’est vu occupé par le plus de nationalité, sous l’ère Menier, dans les 3 fermes d’Anticosti, à savoir des gens de France, du Québec, mais aussi de Suisse, pour donner aux Fermes Sainte-Claire, Saint-Georges et Rentilly, des productions et essais parfois particulières sous cette latitude. M. Picard et sa femme, Marie-Antoinette Rébillard, vécurent presque 10 ans à l’île, avec leurs 3 enfants, Espérance, Jeanne et Jean, tel que présenté ici, autour de leur père.

++ Icono de la petite fille écrivant : Évitez les contrefaçons ou de la page couverture du beau livre de Bernard LOGRE et Gérard MESSENCE, au titre de Chocolat Menier – Évitez les contrefaçons ?

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