Les Innus du 19e siècle vus par un Américain

 The Montagnais par C.H. Farnham, Harper’s New Monthly Magazine, volume LXXXVII, juin à novembre 1888

Par Stéfan Marchand

Stéfan Marchand est enseignant dans le village innu d’Unaman Shipu, sur la Basse-Côte-Nord et amateur d’Histoire, plus particulièrement celle qui concerne les peuples autochtones. Il résume ici les principaux éléments d’un article produit par un journaliste américain nommé Charles Haight Farnham, qui visite la bande de Pessamit en 1888 et qui en reste profondément marqué. Marchand fait quelques parallèles entre les observations faites par le journaliste et les siennes, lors de son arrivée à Unaman Shipu en 2007.

En 1887, lorsque Henry Mills Alden, l’éditeur de la revue américaine Harper’s New Monthly Magazine* informa son journaliste Charles Haight Farnham qu’il devait faire un article sur les Innus du Québec et du Labrador, ce dernier n’avait pas la moindre idée de ce qui l’attendait. Quoi qu’il avait déjà visité le Canada en 1883, sa nouvelle assignation l’amena à visiter des lieux inconnus de lui, soient les communautés innues situées entre Mashteuiatsh (nord du Lac St-Jean) et Sheshatshiu (nord-est du Labrador). Il s’attarda plus particulièrement à Pessamit (Côte-Nord du Québec), la bande avec laquelle il passa le plus de temps et de laquelle il parle abondamment dans ses articles. Il est à noter que cette visite d’un journaliste du Harper’s New Monthly Magazine n’était pas la première rendue aux Innus. En 1861, Charles Hallock avait passé trois mois au Labrador** pour en savoir plus sur le mode de vie des gens du Détroit de Belle-Isle, et il y avait côtoyé Inuits et Innus, en plus de nombreux Européens attirés par la pêche.

Le regard que pose Farnham sur les Innus de Pessamit en 1888 est fasciné, naïf et sensible. Il est sous le choc, il ne s’attendait manifestement pas à rencontrer « ses ancêtres préhistoriques ». « Je discutais avec des hommes et des femmes qui font encore partie intégrante de la Nature. Bien qu’un homme ne peut anticiper avec exactitude son évolution future, il peut mesurer le progrès fait lorsqu’il rencontre un sauvage. Là j’ai vu le chemin parcouru depuis que mes ancêtres ont quitté la forêt. » (traduction libre)1

On pourrait penser que ce premier regarde de Farnham sur les Innus est condescendant, voire dénigrant. En prenant connaissance de la suite de son article, on constate qu’il n’en est rien. Peu à peu, il s’ouvre à la culture innue, il rencontre les gardiens d’un savoir immense, millénaire et il est admiratif de cette culture.

* Il est intéressant de noter que malgré son relatif anonymat, le Harper’s New Monthly Magazine est l’aîné de 38 ans de son plus grand et illustre compétiteur, The National Geographic (nés respectivement en 1850 et en 1888).

** Ce n’est qu’en 1927 que le Conseil privé de Londres définira l’actuelle frontière entre le Québec et le Labrador. En 1888, elle était très vaguement définie. Par exemple, le village de Blanc-Sablon se situait du côté labradorien, alors qu’aujourd’hui il fait partie du Québec. À noter qu’encore en 2013, les Innus ne reconnaissent pas cette frontière.

S’il y a eu dénigrement à l’endroit des Innus dans l’article de Farnham, il provient plutôt du célèbre Père Arnaud* quand il explique que « l’enseignement religieux fait aux Innus doit être très simplifié puisqu’un Innu de 18 ans ne comprend pas mieux qu’un Blanc de six ans. » (traduction libre)2

Lorsque Farnham visite Pessamit, il retrouve environ 30 maisons construites pour les Innus. Ces derniers utilisent ces maisons plus comme entrepôts pour leur matériel de chasse et de pêche, que pour y vivre. Ils préfèrent encore leur tente. En 1953, lors de la création de la réserve d’Unaman Shipu, le même phénomène a été observé : 65 ans après Pessamit, les Innus de la Basse-Côte priorisaient encore l’utilisation de la tente pour y manger et y dormir.

L’élément le plus marquant pour Farnham demeure certes l’incroyable expertise manifestée par les hommes innus pour fabriquer leurs fameux canots d’écorce. Il décrit en long et en large le processus de fabrication, il est admiratif devant les qualités pratiques de ces canots légers, solides et pouvant emporter toute une famille vers son territoire de chasse. L’expert des experts en canots aurait été un certain Paul St-Ouge (St-Onge?) qui aurait eu 105 ans en 1888, et encore solide et alerte. Il aurait fabriqué plus de 175 canots au cours de sa vie. Aujourd’hui encore, certains Innus d’Unaman Shipu et de Pakua Shipi fabriquent leurs propres canots, mais ils utilisent maintenant des matériaux modernes tels la fibre de verre et l’époxy.

Autre élément remarqué par Farnham : le traitement accordé aux Autochtones par le gouvernement canadien. Il le compare avantageusement à celui accordé aux Autochtones américains. À lire Farnham, on peut même en déduire que les Autochtones du Canada étaient choyés, et que ce traitement était pratiquement exemplaire. Cette affirmation m’apparaît surprenante. En 1888, il y a trois ans que Louis Riel a été pendu pour avoir orchestré la révolte des Métis au Manitoba. Il y a également 31 ans que L’Acte pour encourager la civilisation graduelle des tribus sauvages en cette Province et pour amender les lois relatives aux sauvages (1857) qui visait l’assimilation pure et simple des Indiens du Canada est en vigueur. On peut difficilement comprendre comment Farnham pouvait voir dans de telles lois, et dans tous les amendements suivants qui amèneront L’acte des sauvages à devenir la Loi sur les Indiens de 1876, un respect des peuples autochtones du Canada. À moins que monsieur Farnham ait été mal renseigné ou encore qu’il ait considéré que cette assimilation servait pour le mieux les intérêts des Autochtones du Canada. Ce qui serait pour le moins contradictoire de sa part puisqu’il est clairement admiratif devant les Innus rencontrés et même jaloux d’eux en certains cas.

Farnham considère également des entreprises telle la Hudson’s Bay Company comme ayant été salvatrices pour les Autochtones. Grâce à elles, ces derniers ont pu être occupés de façon constructive et apprendre à gagner leur vie. Autrement dit, ces entreprises auraient aidé à civiliser les peuples autochtones. Farnham va même jusqu’à reprocher à certains Innus de ne pas avoir été loyaux vis-à-vis la Hudson’s Bay Company, une fois le monopole de cette dernière retiré, en vendant leurs fourrures aux plus offrants et non pas à l’entreprise qui leur a justement enseigné à gagner leur vie.

*Charles-André Arnaud, oblat surnommé le Pape des Montagnais, prêtre résident à Pessamit de 1862 à 1910.

Autre point de vue discutable, encore plus lorsqu’il provient d’un Américain pour qui le capitalisme est presque inné! La langue innue semble aussi avoir été une surprise pour le journaliste américain. Plus précisément les intonations utilisées par les utilisateurs de cette langue qui pouvaient facilement passer pour de l’agressivité pour un Blanc. Peu à peu, Farnham a compris que cette langue chantante était ainsi faite, et que nulle agressivité ne se cachait derrière ces intonations si variables. Je dois avouer avoir eu exactement la même impression lors de mon arrivée à Unaman Shipu en 2007. J’avais quelques fois l’impression que mes interlocuteurs étaient fâchés, alors qu’il n’en était rien. Heureusement, on s’y fait! Et la langue innue parlée sur la Basse-Côte-Nord est toujours chantante, toujours remplie d’intonations.

Les différences entre le rôle des femmes et des hommes semblent manifestes pour Farnham. Les femmes s’occupent du campement, de trapper près de celui-ci, de préparer les repas et les peaux d’animaux et de surveiller les enfants. Les hommes s’occupent principalement de la chasse au gros gibier, de la fabrication des outils requis, des canots et des campements. La discrimination se poursuit lors des repas. Les hommes mangent les premiers, même les visiteurs masculins de passage mangent avec les hommes innus du campement, ensuite les femmes et les enfants, et enfin les chiens se battent pour les restants. Je n’ai jamais vu une telle façon de faire chez les Innus d’Unaman Shipu. Tous me semblent égalitaires en ce qui concerne les repas, si ce n’est que lors de certains repas traditionnels cérémonieux où les aînés sont servis les premiers. Et j’ai vu des femmes innues participer à l’érection des tentes, tout comme des hommes innus s’occuper des enfants. La sédentarisation de ce peuple a probablement joué un rôle dans cette forme d’égalité des sexes.

Selon le décompte de Farnham, on retrouvait environ 5000 Innus au Québec et au Labrador en 1888, dont la moitié était christianisée, et l’autre moitié étant restée de croyance purement chamaniste. Aujourd’hui, on retrouve environ 14 000 Innus, et si la grande majorité est maintenant de confession catholique, on retrouve dans les communautés de la Basse-Côte-Nord des relents importants du chamanisme. Entre autres : ce qui concerne l’accompagnement des mourants, l’utilisation de la tente à sueur et la communication avec les esprits des animaux. Les rêves jouent encore un rôle important dans la vie des Innus.

Dernier élément, et pour le moins surprenant : Farnham fait allusion à la présence de pommiers à Pessamit en 1888! Après vérification auprès d’actuels habitants de Pessamit, aucun n’a entendu parler de la présence de pommiers sur la réserve, ni ailleurs dans la région. Notre cher Américain aurait-il rêvé?

Farnham semble avoir beaucoup apprécié son passage parmi les Innus de Pessamit. Il a su manifester un esprit d’ouverture propice à la réception d’une culture fondamentalement différente de la sienne. Américain né à Boston, il ne connaissait rien de la culture innue, il a eu un choc culturel immense. Pourtant il a su apprécier toute la richesse et toute la spiritualité d’une culture qu’il finit par reconnaître à sa juste valeur.

Il semble presque jaloux lorsqu’il affirme « … je ne peux atteindre la sérénité qui est celle des Autochtones. Quand mes ascendants ont quitté la forêt, nous avons échangé notre droit à la liberté pour de multiples obligations. » Traduction libre3

À la lecture du texte de Farnham j’ai souvent eu la tête dans la lune, le besoin de voir et ressentir ce qu’il raconte et de comparer avec ma propre expérience auprès des Innus de la Basse-Côte-Nord (communautés de Pakua Shipi et d’Unaman Shipu), 120 ans après Farnham. Ces deux villages représentent les derniers bastions innus du Québec contre l’encerclement citadin. La langue innue y est mieux protégée, les éléments en lien avec la chasse et la pêche y sont plus accessibles et concrets, l’utilisation des campements traditionnels plus fréquente. Je me sens privilégié de pouvoir ainsi faire connaissance avec ce peuple encore attaché à ses racines, fier d’elles et qui tente d’assurer son avenir avec courage et résilience. Et je suis heureux de constater qu’un Américain du 19e siècle s’est senti lui aussi privilégié de vivre une telle expérience.


Traduction libre1 « I talk with men and women who still are absolutely a part of nature. Although a man has no measure of his future progress, yet he learns where he started when he meets a savage. Here I see how far we have come since my family left the woods. » page 379

Traduction libre 2 «It was all very simple; it had to be simple, for an indian of eighteen is not above a white child of six years. » page 392

Traduction libre3 « … I cannot reach an Indian’s peace of mind. When my family left the woods we gave our birthright of freedom for a mess of duties.» page 389