{"id":1764,"date":"2017-11-10T10:29:19","date_gmt":"2017-11-10T15:29:19","guid":{"rendered":"http:\/\/www.shcote-nord.org\/wp\/?page_id=1764"},"modified":"2017-11-10T10:30:30","modified_gmt":"2017-11-10T15:30:30","slug":"innus-19e-siecle-vus-americain","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.shcote-nord.org\/wp\/?page_id=1764","title":{"rendered":"Les Innus du 19e si\u00e8cle vus par un Am\u00e9ricain"},"content":{"rendered":"<h2>\u00a0The Montagnais par C.H. Farnham, Harper\u2019s New Monthly Magazine, volume LXXXVII, juin \u00e0 novembre 1888<\/h2>\n<h5>Par St\u00e9fan Marchand<\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>St\u00e9fan Marchand est enseignant dans le village innu d\u2019Unaman Shipu, sur la Basse-C\u00f4te-Nord et amateur d\u2019Histoire, plus particuli\u00e8rement celle qui concerne les peuples autochtones. Il r\u00e9sume ici les principaux \u00e9l\u00e9ments d\u2019un article produit par un journaliste am\u00e9ricain nomm\u00e9 Charles Haight Farnham, qui visite la bande de Pessamit en 1888 et qui en reste profond\u00e9ment marqu\u00e9. Marchand fait quelques parall\u00e8les entre les observations faites par le journaliste et les siennes, lors de son arriv\u00e9e \u00e0 Unaman Shipu en 2007.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1887, lorsque Henry Mills Alden, l\u2019\u00e9diteur de la revue am\u00e9ricaine Harper\u2019s New Monthly Magazine* informa son journaliste Charles Haight Farnham qu\u2019il devait faire un article sur les Innus du Qu\u00e9bec et du Labrador, ce dernier n\u2019avait pas la moindre id\u00e9e de ce qui l\u2019attendait. Quoi qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 visit\u00e9 le Canada en 1883, sa nouvelle assignation l\u2019amena \u00e0 visiter des lieux inconnus de lui, soient les communaut\u00e9s innues situ\u00e9es entre Mashteuiatsh (nord du Lac St-Jean) et Sheshatshiu (nord-est du Labrador). Il s\u2019attarda plus particuli\u00e8rement \u00e0 Pessamit (C\u00f4te-Nord du Qu\u00e9bec), la bande avec laquelle il passa le plus de temps et de laquelle il parle abondamment dans ses articles. Il est \u00e0 noter que cette visite d\u2019un journaliste du Harper\u2019s New Monthly Magazine n\u2019\u00e9tait pas la premi\u00e8re rendue aux Innus. En 1861, Charles Hallock avait pass\u00e9 trois mois au Labrador** pour en savoir plus sur le mode de vie des gens du D\u00e9troit de Belle-Isle, et il y avait c\u00f4toy\u00e9 Inuits et Innus, en plus de nombreux Europ\u00e9ens attir\u00e9s par la p\u00eache.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le regard que pose Farnham sur les Innus de Pessamit en 1888 est fascin\u00e9, na\u00eff et sensible. Il est sous le choc, il ne s\u2019attendait manifestement pas \u00e0 rencontrer \u00ab ses anc\u00eatres pr\u00e9historiques \u00bb. \u00ab Je discutais avec des hommes et des femmes qui font encore partie int\u00e9grante de la Nature. Bien qu\u2019un homme ne peut anticiper avec exactitude son \u00e9volution future, il peut mesurer le progr\u00e8s fait lorsqu\u2019il rencontre un sauvage. L\u00e0 j\u2019ai vu le chemin parcouru depuis que mes anc\u00eatres ont quitt\u00e9 la for\u00eat. \u00bb (<em>traduction libre<\/em>)<sup>1 <\/sup><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On pourrait penser que ce premier regarde de Farnham sur les Innus est condescendant, voire d\u00e9nigrant. En prenant connaissance de la suite de son article, on constate qu\u2019il n\u2019en est rien. Peu \u00e0 peu, il s\u2019ouvre \u00e0 la culture innue, il rencontre les gardiens d\u2019un savoir immense, mill\u00e9naire et il est admiratif de cette culture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">* Il est int\u00e9ressant de noter que malgr\u00e9 son relatif anonymat, le Harper\u2019s New Monthly Magazine est l\u2019a\u00een\u00e9 de 38 ans de son plus grand et illustre comp\u00e9titeur, The National Geographic (n\u00e9s respectivement en 1850 et en 1888).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">** Ce n\u2019est qu\u2019en 1927 que le Conseil priv\u00e9 de Londres d\u00e9finira l\u2019actuelle fronti\u00e8re entre le Qu\u00e9bec et le Labrador. En 1888, elle \u00e9tait tr\u00e8s vaguement d\u00e9finie. Par exemple, le village de Blanc-Sablon se situait du c\u00f4t\u00e9 labradorien, alors qu\u2019aujourd\u2019hui il fait partie du Qu\u00e9bec. \u00c0 noter qu\u2019encore en 2013, les Innus ne reconnaissent pas cette fronti\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S\u2019il y a eu d\u00e9nigrement \u00e0 l\u2019endroit des Innus dans l\u2019article de Farnham, il provient plut\u00f4t du c\u00e9l\u00e8bre P\u00e8re Arnaud* quand il explique que \u00ab l\u2019enseignement religieux fait aux Innus doit \u00eatre tr\u00e8s simplifi\u00e9 puisqu\u2019un Innu de 18 ans ne comprend pas mieux qu\u2019un Blanc de six ans. \u00bb (<em>traduction libre<\/em>)<sup>2<\/sup><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque Farnham visite Pessamit, il retrouve environ 30 maisons construites pour les Innus. Ces derniers utilisent ces maisons plus comme entrep\u00f4ts pour leur mat\u00e9riel de chasse et de p\u00eache, que pour y vivre. Ils pr\u00e9f\u00e8rent encore leur tente. En 1953, lors de la cr\u00e9ation de la r\u00e9serve d\u2019Unaman Shipu, le m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne a \u00e9t\u00e9 observ\u00e9 : 65 ans apr\u00e8s Pessamit, les Innus de la Basse-C\u00f4te priorisaient encore l\u2019utilisation de la tente pour y manger et y dormir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9l\u00e9ment le plus marquant pour Farnham demeure certes l\u2019incroyable expertise manifest\u00e9e par les hommes innus pour fabriquer leurs fameux canots d\u2019\u00e9corce. Il d\u00e9crit en long et en large le processus de fabrication, il est admiratif devant les qualit\u00e9s pratiques de ces canots l\u00e9gers, solides et pouvant emporter toute une famille vers son territoire de chasse. L\u2019expert des experts en canots aurait \u00e9t\u00e9 un certain Paul St-Ouge (St-Onge?) qui aurait eu 105 ans en 1888, et encore solide et alerte. Il aurait fabriqu\u00e9 plus de 175 canots au cours de sa vie. Aujourd\u2019hui encore, certains Innus d\u2019Unaman Shipu et de Pakua Shipi fabriquent leurs propres canots, mais ils utilisent maintenant des mat\u00e9riaux modernes tels la fibre de verre et l\u2019\u00e9poxy.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Autre \u00e9l\u00e9ment remarqu\u00e9 par Farnham : le traitement accord\u00e9 aux Autochtones par le gouvernement canadien. Il le compare avantageusement \u00e0 celui accord\u00e9 aux Autochtones am\u00e9ricains. \u00c0 lire Farnham, on peut m\u00eame en d\u00e9duire que les Autochtones du Canada \u00e9taient choy\u00e9s, et que ce traitement \u00e9tait pratiquement exemplaire. Cette affirmation m\u2019appara\u00eet surprenante. En 1888, il y a trois ans que Louis Riel a \u00e9t\u00e9 pendu pour avoir orchestr\u00e9 la r\u00e9volte des M\u00e9tis au Manitoba. Il y a \u00e9galement 31 ans que L\u2019Acte pour encourager la civilisation graduelle des tribus sauvages en cette Province et pour amender les lois relatives aux sauvages (1857) qui visait l\u2019assimilation pure et simple des Indiens du Canada est en vigueur. On peut difficilement comprendre comment Farnham pouvait voir dans de telles lois, et dans tous les amendements suivants qui am\u00e8neront L\u2019acte des sauvages \u00e0 devenir la Loi sur les Indiens de 1876, un respect des peuples autochtones du Canada. \u00c0 moins que monsieur Farnham ait \u00e9t\u00e9 mal renseign\u00e9 ou encore qu\u2019il ait consid\u00e9r\u00e9 que cette assimilation servait pour le mieux les int\u00e9r\u00eats des Autochtones du Canada. Ce qui serait pour le moins contradictoire de sa part puisqu\u2019il est clairement admiratif devant les Innus rencontr\u00e9s et m\u00eame jaloux d\u2019eux en certains cas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Farnham consid\u00e8re \u00e9galement des entreprises telle la Hudson\u2019s Bay Company comme ayant \u00e9t\u00e9 salvatrices pour les Autochtones. Gr\u00e2ce \u00e0 elles, ces derniers ont pu \u00eatre occup\u00e9s de fa\u00e7on constructive et apprendre \u00e0 gagner leur vie. Autrement dit, ces entreprises auraient aid\u00e9 \u00e0 civiliser les peuples autochtones. Farnham va m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 reprocher \u00e0 certains Innus de ne pas avoir \u00e9t\u00e9 loyaux vis-\u00e0-vis la Hudson\u2019s Bay Company, une fois le monopole de cette derni\u00e8re retir\u00e9, en vendant leurs fourrures aux plus offrants et non pas \u00e0 l\u2019entreprise qui leur a justement enseign\u00e9 \u00e0 gagner leur vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">*Charles-Andr\u00e9 Arnaud, oblat surnomm\u00e9 le Pape des Montagnais, pr\u00eatre r\u00e9sident \u00e0 Pessamit de 1862 \u00e0 1910.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Autre point de vue discutable, encore plus lorsqu\u2019il provient d\u2019un Am\u00e9ricain pour qui le capitalisme est presque inn\u00e9! La langue innue semble aussi avoir \u00e9t\u00e9 une surprise pour le journaliste am\u00e9ricain. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment les intonations utilis\u00e9es par les utilisateurs de cette langue qui pouvaient facilement passer pour de l\u2019agressivit\u00e9 pour un Blanc. Peu \u00e0 peu, Farnham a compris que cette langue chantante \u00e9tait ainsi faite, et que nulle agressivit\u00e9 ne se cachait derri\u00e8re ces intonations si variables. Je dois avouer avoir eu exactement la m\u00eame impression lors de mon arriv\u00e9e \u00e0 Unaman Shipu en 2007. J\u2019avais quelques fois l\u2019impression que mes interlocuteurs \u00e9taient f\u00e2ch\u00e9s, alors qu\u2019il n\u2019en \u00e9tait rien. Heureusement, on s\u2019y fait! Et la langue innue parl\u00e9e sur la Basse-C\u00f4te-Nord est toujours chantante, toujours remplie d\u2019intonations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les diff\u00e9rences entre le r\u00f4le des femmes et des hommes semblent manifestes pour Farnham. Les femmes s\u2019occupent du campement, de trapper pr\u00e8s de celui-ci, de pr\u00e9parer les repas et les peaux d\u2019animaux et de surveiller les enfants. Les hommes s\u2019occupent principalement de la chasse au gros gibier, de la fabrication des outils requis, des canots et des campements. La discrimination se poursuit lors des repas. Les hommes mangent les premiers, m\u00eame les visiteurs masculins de passage mangent avec les hommes innus du campement, ensuite les femmes et les enfants, et enfin les chiens se battent pour les restants. Je n\u2019ai jamais vu une telle fa\u00e7on de faire chez les Innus d\u2019Unaman Shipu. Tous me semblent \u00e9galitaires en ce qui concerne les repas, si ce n\u2019est que lors de certains repas traditionnels c\u00e9r\u00e9monieux o\u00f9 les a\u00een\u00e9s sont servis les premiers. Et j\u2019ai vu des femmes innues participer \u00e0 l\u2019\u00e9rection des tentes, tout comme des hommes innus s\u2019occuper des enfants. La s\u00e9dentarisation de ce peuple a probablement jou\u00e9 un r\u00f4le dans cette forme d\u2019\u00e9galit\u00e9 des sexes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Selon le d\u00e9compte de Farnham, on retrouvait environ 5000 Innus au Qu\u00e9bec et au Labrador en 1888, dont la moiti\u00e9 \u00e9tait christianis\u00e9e, et l\u2019autre moiti\u00e9 \u00e9tant rest\u00e9e de croyance purement chamaniste. Aujourd\u2019hui, on retrouve environ 14 000 Innus, et si la grande majorit\u00e9 est maintenant de confession catholique, on retrouve dans les communaut\u00e9s de la Basse-C\u00f4te-Nord des relents importants du chamanisme. Entre autres : ce qui concerne l\u2019accompagnement des mourants, l\u2019utilisation de la tente \u00e0 sueur et la communication avec les esprits des animaux. Les r\u00eaves jouent encore un r\u00f4le important dans la vie des Innus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dernier \u00e9l\u00e9ment, et pour le moins surprenant : Farnham fait allusion \u00e0 la pr\u00e9sence de pommiers \u00e0 Pessamit en 1888! Apr\u00e8s v\u00e9rification aupr\u00e8s d\u2019actuels habitants de Pessamit, aucun n\u2019a entendu parler de la pr\u00e9sence de pommiers sur la r\u00e9serve, ni ailleurs dans la r\u00e9gion. Notre cher Am\u00e9ricain aurait-il r\u00eav\u00e9?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Farnham semble avoir beaucoup appr\u00e9ci\u00e9 son passage parmi les Innus de Pessamit. Il a su manifester un esprit d\u2019ouverture propice \u00e0 la r\u00e9ception d\u2019une culture fondamentalement diff\u00e9rente de la sienne. Am\u00e9ricain n\u00e9 \u00e0 Boston, il ne connaissait rien de la culture innue, il a eu un choc culturel immense. Pourtant il a su appr\u00e9cier toute la richesse et toute la spiritualit\u00e9 d\u2019une culture qu\u2019il finit par reconna\u00eetre \u00e0 sa juste valeur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il semble presque jaloux lorsqu\u2019il affirme \u00ab \u2026 je ne peux atteindre la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 qui est celle des Autochtones. Quand mes ascendants ont quitt\u00e9 la for\u00eat, nous avons \u00e9chang\u00e9 notre droit \u00e0 la libert\u00e9 pour de multiples obligations. \u00bb <em>Traduction libre<\/em><sup>3<\/sup><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 la lecture du texte de Farnham j\u2019ai souvent eu la t\u00eate dans la lune, le besoin de voir et ressentir ce qu\u2019il raconte et de comparer avec ma propre exp\u00e9rience aupr\u00e8s des Innus de la Basse-C\u00f4te-Nord (communaut\u00e9s de Pakua Shipi et d\u2019Unaman Shipu), 120 ans apr\u00e8s Farnham. Ces deux villages repr\u00e9sentent les derniers bastions innus du Qu\u00e9bec contre l\u2019encerclement citadin. La langue innue y est mieux prot\u00e9g\u00e9e, les \u00e9l\u00e9ments en lien avec la chasse et la p\u00eache y sont plus accessibles et concrets, l\u2019utilisation des campements traditionnels plus fr\u00e9quente. Je me sens privil\u00e9gi\u00e9 de pouvoir ainsi faire connaissance avec ce peuple encore attach\u00e9 \u00e0 ses racines, fier d\u2019elles et qui tente d\u2019assurer son avenir avec courage et r\u00e9silience. Et je suis heureux de constater qu\u2019un Am\u00e9ricain du 19e si\u00e8cle s\u2019est senti lui aussi privil\u00e9gi\u00e9 de vivre une telle exp\u00e9rience.<\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\">Traduction libre<sup>1<\/sup> \u00ab I talk with men and women who still are absolutely a part of nature. Although a man has no measure of his future progress, yet he learns where he started when he meets a savage. Here I see how far we have come since my family left the woods. \u00bb page 379<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Traduction libre<sup> 2<\/sup> \u00abIt was all very simple; it had to be simple, for an indian of eighteen is not above a white child of six years. \u00bb page 392<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Traduction libre<sup>3<\/sup> \u00ab \u2026 I cannot reach an Indian\u2019s peace of mind. When my family left the woods we gave our birthright of freedom for a mess of duties.\u00bb page 389<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0The Montagnais par C.H. Farnham, Harper\u2019s New Monthly Magazine, volume LXXXVII, juin \u00e0 novembre 1888 Par St\u00e9fan Marchand St\u00e9fan Marchand est enseignant dans le village innu d\u2019Unaman Shipu, sur la Basse-C\u00f4te-Nord et amateur d\u2019Histoire, plus particuli\u00e8rement celle qui concerne les peuples autochtones. 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