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L'expérience Menier

  «Traduction Menier's Experiment»
    Par: Henry Harrison Lewis  
     
     
  La France n’a jamais eu la main heureuse dans ses tentatives de colonisation dans divers pays du monde, mais certains de ses citoyens ont non seulement planté le tricolore à l’étranger, mais ont établi des colonies françaises dans des localités très pittoresques et dans des circonstances qui pourraient être qualifiées «d’opéra bouffe».  
       
 

L’histoire de Monsieur Henri Menier et sa conquête d’Anticosti ressemble plus à un conte des temps de la «White Company» qu’à une réalisation des temps modernes. Elle revêt pour nous Nord-Américains, un intérêt particulier puisque l’entreprise de ce millionnaire français est implantée sur une partie de notre sol.  
     
  Henri Menier est le fabricant de chocolat dont les $43 000 000 proviennent de la manufacture et la vente d’un produit connu mondialement. Cette partie de son histoire ne nous concerne pas, mais il est intéressant de connaître la manière dont il fit l’acquisition de cette île située dans le Fleuve St-Laurent, et comment il a pu établir une entreprise commerciale qui peut servir de modèle à toute nation.  Les faits relaté dans cet article sont le fruit d’une observation personnelle.  J’ai visité l’Ile d’Anticosti à l’invitation de monsieur Menier et j’y ai passé un certain temps à étudier l’endroit et le système établi par celui-ci.  
       
 

 

Il y a moins d’une décennie, le nom-même d’Anticosti était inconnu du roi du chocolat de Paris.  Il avait déjà acheté des îles dans un but mercantile, mais le jour ou un certain Anglais dénommé Kendrick, pénétra dans son bureau et lui annonça qu’il avait une île à vendre contenant quelque 4 000 milles carrés, monsieur Menier aurait donné sa langue au chat si on lui avait demandé de situer cette île sur une carte.  
     
  Le rappel de l’interview est intéressant car il démontre bien les qualités que doit posséder un colonisateur qui réussit ses projets. Monsieur Menier était dans son bureau ce matin-là, de retour de son usine à Noisil, un village de cinq mille habitants dont tous dépendent de cette usine de chocolat. Quand Mr Kendrick lui présenta sa carte, Menier lui accorda trois minutes.  
       
 

 

«Que puis-je faire pour vous?» s’enquit-il.
«J’ai une île à vendre, monsieur» répondit Kendrick.
«Le nom ?»
«Anticosti.»
«Où est-elle située ?»

Mr Kendrick décrivit la situation et émit des détails supplémentaires.

«Le prix ?» demanda Menier.
«Cent vingt-cinq mille dollars, monsieur.» répondit Kendrick.
 
     
  Monsieur Menier avait payé trois fois ce montant pour un yacht à vapeur. Il avait donné des fêtes à Paris dont le coût équivalait ce prix. Ce montant était une bagatelle, même pas le revenu d’un mois, et tout ça pour la propriété absolue d’un territoire contenant plus de deux millions d’acres. C’état vraiment absurde.  
       
 

 

«Le titre est clair» affirma Kendrick. «Nous pouvons le prouver depuis l’origine du titre par le Roi de France à Jolliet en 1627.»

«Pourquoi vendez-vous ?» demanda astucieusement Menier.

«Nous y sommes obligés. Je suis le secrétaire d’une compagnie nommée Island of Anticosti Company Limited. Ma compagnie a acheté l’île en 1889 des propriétaires antérieurs qui n’avaient pas réussi à la faire fructifier et maintenant, nous voulons nous en débarrasser. Le prix est bas.»

 
     
  Le prix était vraiment bas mais ce n’était pas dans les habitudes de Menier d’acheter un cheval ou une locomotive pour son chemin de fer privé sans investigation préalable. Il dit à Mr Kendrick de revenir dans dix jours et, comme celui-ci saluait en partant, il appuya sur un bureau fixé à son pupitre : «Trouvez-moi toute l’information que vous pouvez sur l’Ile d’Anticosti » ordonna-t-il à sa secrétaire confidentielle. «Communiquez avec Québec et Londres. Préparez-moi un rapport complet pour le 24 de ce mois.»  
       
 

 

Le rapport fut présenté à monsieur Menier à la date prévue. Il y trouva des détails extrêmement intéressants. Il apprit qu’Anticosti est une masse immense de 136 milles de longueur par quelque 40 milles de largeur qui occupe une position stratégique à l’embouchure du St-Laurent, cette grande voie maritime de l’est du Canada. Ses plus proches voisins étant le Labrador, Terre-Neuve et Halifax, tous des synonymes d’ icebergs et de morne solitude.  
     
  Il apprît que Anticosti était une corruption de «Nanticostik», un mot indien signifiant «bon terrain de chasse à l’ours». De plus, il apprît que parmi les marins, cette île était connue sous le nom de «Cimetière des Marins» et «L’île des naufrages». Le rapport stipule aussi qu’en toute période de l’année les navigateurs prudents évitent ses parages à cause de son exposition et de ses rivages rocheux. Il lut avec un intérêt particulier que pendant plus de deux siècles ses côtes inhospitalières furent le cimetière de plusieurs vaisseaux et qu’en 1736, la frégate française «La Renommée» y fit naufrage entraînant dans la mort plusieurs de ses occupants. Il apprît aussi qu’en 1711, huit transports britanniques venus pour capturer Québec, firent naufrage sur ses côtes précipitant deux mille soldats dans la mort.  
       
 

 

Toute cette information était certes intéressante, mais ce ne fut qu’après avoir lu la partie traitant de la valeur commerciale de l’île que Menier prit la décision d’acheter. Le rapport disait en partie : «Si des explorations étendues étaient conduites à Anticosti, suivies d’efforts proportionnés pour l’exploitation des ressources, des résultats similaires à ceux obtenus en Nouvelle-Écosse et à Terre-Neuve suivraient terre arable, autant que de mauvaise terre y serait trouvée. La première pourrait fournir tous les grains et légumes que l’on peut espérer voir croître dans ces contrées ainsi que de permettre l’élevage d’un grand nombre de bétail et de moutons. L’ile offre la possibilité d’exporter des fourrures, du poisson, de l’huile, du suif, du goudron, de la potasse, des produits laitiers. Ces activités fourniraient de l’emploi à une florissante population de pêcheurs, mécaniciens, marchands et agriculteurs. Bref, cette île, aujourd’hui ou demain, dans cette génération ou la suivante est destinée à devenir un jardin modèle du monde et d’une valeur immense. La Compagnie, les hommes, ou l’homme ayant l’opportunité d’en acquérir la propriété, aura la chance d’accomplir ce que Colomb a fait en 1492, ou ce que d’autres explorateurs ont fait depuis-découvrir un nouveau monde pour le bénéfice de l’humanité.»  
     
  Il n’y a pas de doute dans l’esprit de ceux qui savent, que cette dernière phrase a pesé lourd dans la décision de Menier. ««Découvrir un nouveau monde pour le bien de l’humanité» était exactement le sentiment qui l’animait. Il avait des ici. Une bonne proportion de idées concernant la conduite de communautés modèles et la meilleure manière d’en faire profiter ses concitoyens. À Noisil, il avait établi une communauté dont le fonctionnement s‘avérait fructueux. On y trouve des églises, des théâtres, des rues larges et bien entretenues, des beaux parcs, des boutiques, un chemin de fer et tout ce qu’on trouve dans une ville moderne. Il a bâti les églises, les théâtres, les rues, les parcs et les maisons lui appartiennent et les boutiques vendent ses produits. Tout est basé sur les plans qu’il a établi –on vit selon ses règles. Et les gens sont heureux.  
       
 

 

Sa propre maison y est ainsi que le palais qu’habitait sa mère jusqu’à sa mort. Comme marque de respect, on a gardé à cette maison tout le personnel ainsi que les carrosses. Noisil est l’application du principe de Menier que le peuple de travailleurs serait plus heureux, si régi par des règles sûres et scientifiques. Son plan n’était pas socialiste, ni utopique, mais simplement établi d’après sa propre croyance.  
     
  Quoiqu’il fut ébloui par son plan, il ne conclut pas l’affaire tout de suite avec le secrétaire Anglais. Il délégua une commission de trois hommes et ce n’est qu’après avoir reçu un câble enthousiaste de la commission, qu’il remit à Kendrick la somme de $125 000 et devint ainsi le propriétaire d’un domaine assez grand et assez riche pour former un royaume.  
       
 

 

Dès l’été suivant, Menier se rendit à Anticosti dans son yacht. Ce qu’il y trouva dépassait tout ce qu’il avait imaginé. Il vit de ses propres yeux que les valeurs commerciales étaient fondées et que l’industrie de la pêche, serait extrêmement profitable. Les forêts d’épinettes étaient assez étendues pour fournir les usines de pulpe du monde entier pendant longtemps. Le sol était en jachère et l’île facile d’accès sauf pour une courte période où les glaces l’emprisonnaient.  
     
  Il y avait cependant un point faible. Anticosti n’était pas totalement inhabitée. Dispersés le long de la côte subsistaient des petits regroupements de pêcheurs Anglais qui s’y étaient établis sans titre, particulièrement au petit havre de Fox Bay. Ces pêcheurs éprouvaient un ressentiment amer à la venue de ce Français, un étranger et refusèrent de se plier aux règles établies par celui-ci. Les troubles qui s’ensuivirent font partie de l’histoire. Les journaux des États-Unis et du Canada s’emparèrent de l’affaire et l’expulsion des colons de Fox Bay devint pratiquement une affaire internationale. Que Menier fut dans son droit était admis par ses plus radicaux opposants, et le sujet est maintenant oublié.  
       
 

 

Les règlements auxquels les squatters s’objectaient étaient basés sur l’expérience et on se rend compte maintenant que leur application a été bénéfique pour l’occupation française de l’île. Le premier article des règlements stipule que personne ne peut y prendre résidence, entrer, commercer, exercer une profession quelconque sans avoir obtenu la permission de l’autorité en place à Anticosti. Cette règle était nécessaire à partir du principe qu’une personne a le droit de choisir ses voisins et de protéger les biens qui lui appartiennent.  
     
  Il y avait aussi d’autres règlements sagement conçus et basés sur des principes commerciaux sains. Par exemple, l’usage d’alcool et spiritueux et autres boissons fermentées est prohibé sur l’île. La possession d’armes à feu est prohibée sauf en certains cas où un permis peut-être émis par le gouverneur de l’île. Ce permis est révocable en tout temps. Le but de ce règlement est de prévenir la chasse au gibier et des animaux à fourrure.  
 

 

Il est défendu de pêcher dans les rivières, lacs et étangs de l’île. Le droit de pêche en mer et de chasser le loup-marin est réservé et réglementé en vue d’assurer la survie des espèces.  
     
  L’appropriation de tout naufrage ou, généralement de tout animal qui pourrait être échoué sur la plage est défendu et, sauf en cas de naufrage ou de dégâts à un bateau, aucune embarcation ne peut décharger un cargo sur l’île sans la permission de l’administration. Les découvertes de minerais doivent être rapportées ainsi que les signes de déclenchement de maladies contagieuses. Tout nouvel arrivant sur l’île reçoit un vaccin qui est répété annuellement. Tous les ports de l’île sont soumis aux règles sanitaires internationales. Toute violation des règlements est cause de révocation du droit de séjour sur l’île. Nul n’est besoin d’une étude approfondie de ces règlements édictés par Menier pour constater la logique dans l’esprit du nouveau propriétaire de cette nouvelle colonie.  
       
 

 

Il entreprit son travail de façon très systématique. Il plaça d’abord un groupe d’hommes à English Bay, ou pour l’appeler de son nouveau nom, Baie Ste-Claire, afin d’y ériger une toute nouvelle ville qui serait la capitale de l’île. Une église, une école, un édifice gouvernemental, un hôpital, des magasins et des résidences furent érigés. En quelques années, des dépenses dépassant $2 000 000 furent encourues.  
     
  Après que la colonie fut parfaitement établie, une petite armée d’hommes fut envoyée pour ouvrir l’intérieur de l’île, traçant et ouvrant des chemins, posant les bases d’une agriculture prospère. Cette armée d’hommes est encore à l’oeuvre.  
       
 

 

Chaque détail est établi selon un système prédéfini. En agriculture, une ferme modèle a été établie dans le voisinage de la capitale et ensuite, six défrichements furent effectués à divers endroits de l’île pour y établir des fermes secondaires dirigées par un chef agriculteur aidé d’assistants qui préparent le sol selon les directives de monsieur Picard. Les résultats sont très prometteurs et des expériences portant sur diverses espèces démontrent que beaucoup de choses peuvent accomplies quand elles sont conduites de façon intelligente et scientifique.  
     
  Pour la conduite de son expérience sur l’île, Monsieur Menier a su s’entourer d’hommes d’une grande compétence. On y compte un gouverneur, aidé d’un assistant-gouverneur, un directeur des travaux publics qui supervise la construction des chemins, quais, maisons et tout ce qui se rattache à ce département. Un chef agriculteur, un chef des pêcheries, un chirurgien-chef qui est chargé de tout l’aspect sanitaire, un chef de la marine qui supervise tout ce qui a rapport à la flotte commerciale de l’administration.  
       
 

 

Par expérience, Monsieur Menier a appris que les industries les plus importantes sont la pêche au homard et la pâte à papier. Les pêcheries de homard d’Anticosti sont réputées les plus profitables au monde. En saison, d’énormes quantités sont prises et sont maintenant mises en conserve sur l’île. Les conserveries près de Fox Bay ont été bâties selon des principes scientifiques et emploient plusieurs centaines de personnes des deux sexes.  
     
  Les immenses forêts d’épinette seront bientôt exploitées , l’intention de Menier étant de bâtir une grande usine de fabrication de pâte à papier et d’exporter le produit en Angleterre, en France  et aux Etats-Unis. L’utilisation de plus en plus grande de papier, ajoutent une plus-value importante aux forêts d’Anticosti. D’un côté matériel, monsieur Menier n’a certes pas fait d’erreur en investissant $125 000 pour l’achat de cette île. On doit ajouter quelque 4 millions de dollars en investissements divers, chaque sou ayant été dépensé à bon escient selon le plan conçu par le grand maître. Il n’y a aucun doute que M. Menier de Paris a sauvé in immense territoire de la désolation pour le convertir en un centre de production intense représentant pour la civilisation un aboutissement heureux.  
       
 

 

Il a fait plus. Il a démontré qu’il était possible de transplanter un certain nombre de ses concitoyens Français dans un pays lointain et, durant une partie de l’année, plutôt hostile et avec leur aide arriver à établir une communauté active et productive où plusieurs compagnies anglaises avaient failli auparavant.  
     
  Anticosti est chère au cœur de M. Menier. Il y vient chaque année prolongeant son séjour de plus en plus à chaque année. Il amène des amis sur son somptueux yacht et leur offre de pêcher et chasser dans des endroits qui feraient le bonheur des plus grands nemrods du monde.  
       
 

 

Récemment, il a érigé à Baie Ste-Claire un magnifique manoir et l’on dit qu’il a personnellement supervisé la construction et dessiné la plupart des accessoires. Cette attention au détail est caractéristique de l’homme. Il est mécanicien-né, un électricien habile, et prend grand plaisir à expérimenter toutes sortes de nouvelles machines.  
     
  On dit de lui, qu’à l’âge de 19 ans, il délaissa les études pour prendre la succession de son père qui venait de décéder. Il prenait ainsi la commande d’un entreprise d’une valeur de cent millions de francs. À 20 ans, il avait maîtrisé les rouages de l’affaire, à 21 il avait commencé à agrandir l’usine, à 25 ans il avait pratiquement doublé la production à 35 ans, sa fortune personnelle se chiffrait à 200 millions de francs et à 45 ans, ce Français en qui étaient combinés un esprit scientifique et philosophique accompagné d’une grande sagacité commerciale acheta l’île d’Anticosti. L’expérience heureuse de monsieur Menier à Anticosti démontre clairement que la colonisation peut se faire autrement que par la baïonnette.  
       
 

Cap-Rouge, le 1er décembre

2009-12-01

Roger Baron

 
 

 

   
  Légendes des photos  
    Page 731 : Sur le Savoy, un des vaisseaux de la flotte de bateaux-vapeur.  
    Page 732 : Un des squatters anglais qui furent évincés par M. Menier.  
    Page 733 : Des colons drainant des terrains marécageux. Près de Baie Ste-Claire.  
 

 

Page 734 : Un vieux canon à Baie Ste-Claire. Ce canon, le seul sur l’île, est une relique du naufrage de vaisseaux anglais venus attaquer Québec en 1711.  
    Page 735 : Une chapelle primitive en plein air à l’intérieur de l’île.  
    Page 736 : Membres de l’administration. La femme en avant-plan est l’épouse du vice-gouverneur.  
    Page 737 : Monsieur Picard et ses enfants.  
       
 

 

   
 
       
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